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Un discours est, certes, déterminé par ce sur quoi il porte; mais à côté de ce contenu évident il en est un autre, parfois inconscient et presque toujours implicite, qui lui vient de ses utilisateurs : auteurs et lecteurs, orateurs et public. Affirmer cette dualité ne revient pas à opposer l’objectif et le subjectif, ou le collectif et l’individuel : même si la personnalité subjective y est pour quelque chose, c’est plutôt à un ensemble de positions, d’attitudes et d’idées partagées par la collectivité à un moment de son histoire qu’on a affaire quand on examine la pression des sujets parlants et interprétants sur la formation des discours. Cet ensemble, nous l’appelons aujourd’hui idéologie; et l’étude de la production du discours par le dispositif idéologique permet d’établir la parenté entre textes que sépare par ailleurs leur forme : la même idéologie sera à l’œuvre dans des récits littéraires, des traités scientifiques et des propos politiques.

L’Orientalisme d’Eward W. Saïd part de ce cadre méthodologique, pour soumettre à l’analyse un type de discours dans notre société. Un discours propre en fait à toute société, mais dont les formes permettent de caractériser une civilisation : le discours qu’elle tient sur l’autre.

Le champ eût été trop vaste s’il avait fallu l’embrasser dans son entier. Saïd en a donc choisi un seul segment mais qui est particulièrement intéressant, significatif, riche : il a opté pour l’autre extérieur plutôt qu’intérieur (à la différence d’un Hans Mayer qui a consacré son Aussenseiter aux femmes, homosexuels et juifs dans notre société); de tous lesautres extérieurs il en a choisi un : l’Oriental, et il s’est même concentré sur l’une de ses versions, l’homme du Proche- et du Moyen-Orient, musulman et arabe; de tous les discours il n’a retenu que les plus révélateurs, ceux tenus en France, en Angleterre et aux États-Unis; et il s’est limité à une seule époque (mais elle est évidemment essentielle) : le dix-neuvième et le vingtième siècle. Ce sont là des restrictions importantes, et pourtant elles ne diminuent pas vraiment la portée de son analyse : il est facile de voir au prix de quels ajustements elle pourrait s’appliquer à d’autres temps, à d’autres espaces. C’est même cette spécificité du discours de Saïd qui en assure, paradoxalement, la généralité.

L’histoire du discours sur l’autre est accablante. De tout temps les hommes ont cru qu’ils étaient mieux que leurs voisins; seules ont changé les tares qu’ils imputaient à ceux-ci. Cette dépréciation a deux aspects complémentaires : d’une part, on considère son propre cadre de référence comme étant unique, ou tout au moins normal; de l’autre, on constate que les autres, par rapport à ce cadre, nous sont inférieurs. On peint donc le portrait de l’autre en projetant sur lui nos propres faiblesses; il nous est à la fois semblable et inférieur. Ce qu’on lui a refusé avant tout, c’est d’êtredifférent : ni inférieur ni (même) supérieur, mais autre, justement. La condamnation d’autrui s’accommode aussi bien du modèle social hiérarchique (les barbares assimilés deviennent esclaves) que de la démocratie et de l’égalitarisme : les autres nous sont inférieurs parce qu’on les juge, dans le meilleur des cas, par les critères qu’on s’applique à soi-même.

Le discours esclavagiste, puis colonialiste (dont l’orientalisme est un éloquent exemple), n’est pas le simple effet d’une réalité économique, sociale et politique, il en est aussi une des forces motrices : partie, et non seulement image. L’idéologie est le tourniquet qui permet aux discours et aux actes de se prêter main-forte, et l’Orientalisme raconte un chapitre des destins croisés du Pouvoir et du Savoir. Napoléon lit les orientalistes avant d’occuper l’Égypte, et l’un des résultats les plus palpables de cette invasion est un immense travail philologique et descriptif. La science des Français devait être bonne puisque les armées françaises triomphent; leur domination est justifiée (à leurs propres yeux) parce que leur civilisation est supérieure et leur science bonne. Dire à quelqu’un : « Je possède la vérité sur toi » n’informe pas seulement sur la nature de mes connaissances, mais instaure entre nous un rapport où « je » domine et l’autre est dominé. Comprendre signifie à la fois, et pour cause, « interpréter » et « inclure » : qu’elle soit de forme passive (la compréhension) ou active (la représentation), la connaissance permet toujours à celui qui la détient la manipulation de l’autre; le maître du discours sera le maître tout court. Est-ce un hasard si, d’une part, il y a un discours orientaliste en Occident mais aucun discours « occidentaliste » en Orient, et si, de l’autre, c’est justement l’Occident qui a dominé l’Orient?

Le concept est la première arme dans la soumission d’autrui – car il le transforme en objet (alors que le sujet ne se réduit pas au concept); délimiter un objet comme « l’Orient » ou « l’Arabe » est déjà un acte de violence. Ce geste est si lourd de signification qu’il neutralise en fait la valeur du prédicat qu’on ajoutera : « l’Arabe est paresseux » est un énoncé raciste, mais « l’Arabe est travailleur » l’est presque tout autant; l’essentiel est de pouvoir ainsi parler de « l’Arabe ». Les actes du savant ont ici une portée politique inévitable (la même chose est vraie, à des degrés différents, de toute connaissance historique); et, de ce fait l’objet du livre de Saïd devient la politique de la science. À son tour,l’Orientalisme est explicitement engagé dans un combat, mais son mérite est de nous faire voir que ne sont pas moins fortement engagés les savants et les érudits qui, naguère comme aujourd’hui, se croient au-dessus de tout choix idéologique.

On aura compris que le livre ne traite pas seulement de l’histoire de la science ou de la littérature mais de notre actualité la plus brûlante et commune – car notre destin est inséparable de celui des autres, et donc aussi du regard que nous portons sur eux et de la place que nous leur réservons. Ces autres « extérieurs » sont chez nous, et ils s’appellent « travailleurs immigrés », ou bien au-delà de nos frontières, mais tout proches, et portent le nom de « puissances pétrolières ». Lorsque nous votons, par députés interposés, une loi raciste contre ces ouvriers, lorsque nous crions au scandale parce que le prix de l’essence augmente, nous empruntons, sciemment ou non, les pas du grand discours orientaliste, et nous en retrouvons vite les arguments. La seule différence – mais n’est-ce pas elle justement qui provoque le scandale? – est que les « Orientaux » n’acceptent plus toujours l’image que nous leur proposons d’eux, ni de jouer loyalement le jeu dans lequel nous sommes à la fois partenaires et auteurs des règles.

L’Orientalisme ne résout pas toutes les questions qu’il pose. Il refuse l’entité « Orient » mais ne nous dit pas si la civilisation islamique (ou égyptienne, ou indienne, etc.) ne possède pas certains traits différents de la civilisation occidentale (et si oui, lesquels). Il condamne la compréhension assimilatrice et impérialiste pratiquée par la science officielle, mais ne nous apprend pas s’il existe une compréhension différente, où l’autre n’est pas réduit et soumis aumême. Il fustige l’intolérance des hommes à l’égard des « barbares » mais ne nous enseigne pas comment concilier l’impératif moral « soyez tolérants » avec la constatation historique : « les hommes ne l’ont jamais été »; il ne nous indique pas la voie d’une nouvelle morale lucide, non utopiste.

Mais c’est peut-être le propre du savoir tel que le voudrait Saïd : plutôt que de nous enfermer dans les réponses, il maintient salutairement les questions.

-Tzvetan Todorov

Préface à la première édition française de l'Orientalisme d'Edward W. Saïd, 1980.

Et tu es né le 13 Juillet tu es donc un cancer.

Babtou sensible.

Je suis nouveau et je sais déjà tout sur ta vie.

Bienvenue à bord, Bâtard.

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