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Empire of illusion.epub


Matamore
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Comme la plupart des divertissements propres à la culture contemporaine, la lutte professionnelle ne tire pas sa popularité de la mystification d’un public auquel elle ferait croire à la véracité des récits qu’elle met en scène, mais plutôt du fait que celui-ci souhaite qu’on le dupe. Avec enthousiasme, il paie pour avoir l’occasion d’oublier momentanément le réel. À l’instar de tous les gens célèbres, les lutteurs lui offrent la possibilité de vivre par procuration.

Des années 1950 aux années 1980, les combats de lutte professionnelle s’inscrivaient dans un tout autre récit. C’était plutôt la bataille contre le Mal incarné par le communisme, sur fond de stéréotypes raciaux on ne peut plus grossiers, qui faisait courir les foules. Ceux-ci faisaient appel au nationalisme des amateurs et à leur méfiance, voire à leur aversion, envers quiconque se distinguait par la couleur de sa peau, sa culture ou sa religion.

La haine, jadis dirigée vers l’extérieur, est aujourd’hui tournée vers l’intérieur. Le scénario des galas de lutte professionnelle a évolué en conséquence, faisant de plus en plus ressortir la cruauté du quotidien, la détresse psychologique et les dysfonctionnements familiaux propres à l’effondrement social en cours.

Les lutteurs ne sont plus motivés que par leur propre souffrance, leur ressentiment, leur hédonisme, leur désir de vengeance et leur volonté d’infliger de la douleur à autrui. Ils entretiennent un culte de la victime. Selon le nouveau mantra, quiconque a subi une agression a le droit de chercher à se sentir valorisé, même si une telle démarche implique de blesser autrui. Si je suis méchant, expliquent ces personnages, c’est parce qu’on m’a négligé, maltraité. On m’a forcé à devenir méchant. Ce n’est pas ma faute. Plaignez-moi... Voilà qui témoigne du narcissisme outrancier d’une société en déclin marqué.

Seule figure d’autorité dans un combat, l’arbitre se laisse facilement distraire et devient alors incapable d’administrer la justice. Aux yeux des spectateurs, elle symbolise la rapacité des riches et des puissants, les manipulations et les abus auxquels ceux-ci n’ont de cesse de se livrer. On rappelle ainsi que les dés sont toujours pipés contre les humbles. Dans un tel contexte, seule la tricherie permet d’égaler le score. Pour bon nombre de spectateurs, cette justice corrompue reflète fidèlement la réalité extérieure au ring. Sa morale ? Tu triches ou tu meurs.

Les Américains d’aujourd’hui sont subjugués par les ombres vacillantes de la culture de la célébrité et du spectacle, de la publicité et de ses mensonges, et des drames intimes à n’en plus finir, pour une bonne part entièrement fictifs. La culture de la célébrité n’est pas le fruit d’une convergence entre la culture de la consommation et la religion, mais plutôt d’une prise de contrôle de la religion par la culture de la consommation.

Ce sont les biens de consommation et la culture de la célébrité qui définissent désormais notre appartenance, notre rôle social et notre comportement. La culture de la célébrité crée un vide moral. Personne n’a de valeur outre son apparence, son utilité et son aptitude à réussir. Le succès d’une personne se mesure à l’aune de sa richesse, de ses prouesses sexuelles et de sa renommée, et ce, peu importe comment elle s’y prend.

Ces valeurs, Sigmund Freud l’avait compris, sont illusoires, creuses. Elles favorisent l’individualisme narcissique en insinuant qu’il vaut mieux concentrer son existence sur les désirs du soi que de la consacrer au bien commun. L’aptitude à mentir et à manipuler autrui, qui constitue l’éthique même du capitalisme, est tenue en haute estime.

Le paysage culturel contemporain est dominé par le culte de soi, qui tend à engendrer des personnalités typiquement psychopathiques: charme superficiel, grandiloquence, suffisance, besoin constant de stimulation, tendance au mensonge, à la fourberie et à la manipulation, incapacité à éprouver des remords ou de la culpabilité. On reconnaît là l’éthique propre à la grande entreprise, au capitalisme sans entraves, et l’amalgame qui réduit l’individualisme au style personnel et à l’ascension dans la hiérarchie pour les substituer à l’égalité démocratique.

En fait, le style personnel, déterminé par les produits qu’on achète et consomme, en est venu à compenser l’effritement de l’égalité démocratique. En vertu du culte de soi, chacun a le droit d’obtenir tout ce qu’il désire et de faire tout ce qu’il veut, même de dénigrer et d’écraser autrui, y compris ses propres amis, pour gagner de l’argent, être heureux et bâtir sa renommée. Une fois acquises, richesse et célébrité deviennent leur propre justification, obéissent à leur propre morale. La manière dont elles ont été obtenues ne présente aucun intérêt. Une fois au sommet, une célébrité n’a plus de comptes à rendre à ce sujet.

C’est cette éthique malsaine qui a permis aux banquiers de Wall Street et aux firmes d’investissement de saccager délibérément l’économie américaine et de voler le pécule accumulé par des dizaines de millions de petits actionnaires pour leur retraite ou les études supérieures de leur progéniture. Tels les concurrents d’un jeu de télé-réalité se livrant au mensonge et à la manipulation pour gagner.

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