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Mes Solitudes - carnets d'un rêveur amer


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Le temps est un poisson qui me glisse des mains. Je l’ai échappé dans la rivière, il s’en va au loin.

Je me suis arrêté un moment pour écouter mon cœur. Il m’a montré un souvenir, puis des centaines d’autres, toujours des souvenirs. Ma mémoire est faite de sentiments. Et superposés ensembles, mes épisodes remémorés forment un immense courant. Soudainement, je vois la rivière remplie de poissons qui nagent vers l’horizon. À mes pieds, sur le bord de l’eau, plus rien ne bouge, que le courant qui amène toute cette vie au loin. Je cherche l’immuable autour de moi, mais même la couleur du ciel a changé.

Je ne pourrai plus profiter de la joie de l’enfance. Je ne pourrai plus profiter des pique-niques dominicaux sur le bord du ruisseau en arrière de la maison. Je ne pourrai plus faire des tipis en petites branches et des petites galettes en argile. Je n’aurai plus jamais de fascination en regardant les sauterelles bondir dans les herbes hautes. Je ne pourrai plus me perdre dans les mêmes blé d’indes, ni grimper sur le tronc penché du saule pleureur.

Plus de tricycle dans les chemins de ferme, plus de courses contre des adversaires imagines, plus d’étés à passer la journée dehors, à faire du vélo en zig-zag entre les lignes jaunes de la route, à frapper le ballon contre le toit de la grange, à sortir fripé d’une baignade de plusieurs heures dans la piscine. Fini le bruit des ouaouarons et des criquets en mangeant des saucisses devant le feu avec ma famille. Fini les siestes dans les tas de feuilles mortes, les labyrinthes de balles de foin dans le grenier de l’étable, les parties de cache-cache entre la maison, l’étable et les silos. Fini les igloos dans le fossé gelé, fini les heures à jouer dans la nuit froide et apaisante. C’est terminé.

Adieu chemin vers le ruisseau, adieu ligne de peupliers, adieu mes beaux frênes abattus qui ont fait mon ciel d’enfant. Vous êtes déjà au milieu de la mer, pendant que je regarde mes pieds immobiles sur le bord de la rivière. Le mouvement de la vie vous a emporté et j’ai l’impression d’être resté le même.

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  • 2 semaines plus tard...

21 février 13 :52

Le décor apaisant, le calme bruit des ventilateurs de plafond, le bip des livres qui se font emprunter pour commencer une nouvelle relation avec un lecteur. Une ancienne église, de pierres, de bois noble et de vitraux, à l’acoustique enveloppante, comme un studio d’enregistrement dont les murs sont recouverts de mousse.

On entend déjà le cliquetis de mon clavier, comme des petits craquements qui meublent le silence, sans le perturber. Les sons qu’on entend sont tous à leur place, tous bien sages. Le son des bottes sur le plancher n’est pas trainant, les toussements sont contenus, les pages qui tournent ne glissent pas trop de façon rugueuse les unes sur les autres. L’horloge sur le mur ne veut pas attirer notre attention sur les secondes. L’homme au manteau taché dort sur le fauteuil sans ronfler.

Le velcro qui déchire n’est pas une perturbation, c’est le signe qu’un autre invité fait sa place dans ce silence. Son arrivée est claire, mais une fois installé, il fera partie des meubles, se fondra dedans en lisant son livre.

Des jeunes étudient. Ils me rappellent que j’ai un examen en ce moment même mais que je suis absent. J’ai préféré m’insérer dans un silence enveloppant plutôt que de m’immerger dans le silence tendu de la performance, de la concentration, des réussites et des échecs.

J’ai choisi mon rythme. Je ne supporte pas la productivité à temps plein. Je ne suis pas un résolveur de problèmes. J’ai marché contre ma volonté pendant trop d’années. Marcher contre soi n’est un service pour personne.

Je m’en rends compte davantage maintenant : Le manque de respect envers soi affecte les gens qui nous accordent de la valeur. Ne pas respecter qui je suis, affecte tous ceux dont une partie de l’identité repose sur une relation avec moi. Je ne le considère pas dans mon gaslight personnel. J’oublie que des gens veulent mon bien. Le sabotage est inconscient mais sa réalisation affecte ma conscience à jamais.

Je ne réalise pas à quel point je suis privilégié d’avoir des gens qui m’aiment autour de moi, et ce, malgré l’attention minimale que le leur porte dans mes gestes et communications. Je suis très autocentré naturellement, mais est-ce toujours nécessaire ? Je pourrais m’oublier autrement que par le mauvais coping, le doomscrolling nocturne et les siestes au soleil qui éclaire mon lit.

J’ai déjà abandonné l’alcool, la caféine, les psychostimulants et le cannabis, mais ma capacité à éviter mes responsabilités dépasse ma consommation de substances. Mon cerveau même devient une substance qui me fait oublier, je l’ai transformé en labyrinthe avec le temps et les contorsions mentales. Ma tête est un casse-tête.

Pour ce faire, j’ai absolument envie de résister aux dérives numériques. Je vais désormais m’y intéresser sous un angle critique, éthique, humain, et laisser tomber ce projet de vouloir résoudre des mécanismes sous un angle technique.

Ma pensée ne vaut pas d’être perdue au prix d’un salaire. Elle a possiblement plus de pertinence à apporter que ma capacité à résoudre des problèmes logiques. De tout manière, ceux-ci peuvent être accomplis par des non-humains plus performants que moi. Je n’accoterai jamais une machine, encore moins avec mon esprit foncièrement artistique et confus.

Quelqu’un a sonné la clochette sur le bureau du bibliothécaire. Je suis toujours dans cette magnifique bibliothèque Claire-Martin, cette ancienne église sur la rue Saint-Jean. J’aurais pu aller travailler aujourd’hui. Mes collègues sont probablement entrain de se maganer le dos à faire des lits et à frotter des bains.

Je suis la seule personne à savoir où je suis et ce que je fais. Ce qui me procure un sentiment de liberté et de rébellion égoïste. Si j’étais totalement à l’aise avec mes prises de décision, je ne me sentirais ni rebelle, ni égoïste. Je suis un adulte qui décide. Peut-être que c’est ça aussi le respect pour soi.

Je vais certainement terminer ma part pour un travail d’équipe, lire un chapitre pour le club de lecture de demain, puis aller travailler demain matin. Avant de commencer une semaine sous un changement de régime. Un ménage se fait, et l’odeur des poubelles que je nettoie va rester en suspension tant que je ne ventilerai pas mon espace mental avec un air nouveau. Il sortira de ma bouche des vérités nauséabondes, restées trop longtemps au fond des bac à ordures. La déception fera partie des conséquences, mais elle est beaucoup moins lourde que la suffocation.

Mon ordinateur perd son jus. Le cliquetis se fait aller depuis quarante minutes. Une femme renifle sa morve à côté de moi, en faisant aller les pages bruyamment. Un homme vient s’assoir encore plus près, allume la lumière de gauche, soupire, puis resoupire avec soulagement en s’assoyant. Il tente d’allumer la lampe à sa droite. « Marche pas. » Il se mouche. Il change les ampoules entre les deux lampes pour faire fonctionner celle de droite. Le son de vissement et du dévissement n’a servi à rien. « Eh shit. » Un autre soupir. Il replace les ampoules comme elles étaient. Dévissement, revissement. Ça grince. Il rallume celle de gauche.

Mon silence est brisé et je décide de m’en aller. Mais j’attend un instant. Le monsieur demande à la madame si elle veut de la lumière. Ont-ils idée que j’écris sur eux en ce moment ?

Il sort finalement un livre. Son arrivée était grossière, mais pas vaine. Il sent les pages de son livre. Il tourne les pages, les sniffe avec conviction. Il aime l’odeur des vieilles pages.

Et ma batterie descend à 13%. Avant de me défiler, je vais jeter un coup d’œil aux livres.

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