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La mal mesure de l'homme.epub


Matamore
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Le grand naturaliste suisse Louis Agassiz (1807-1873) acquit sa renommée en Europe, surtout en tant que disciple de Cuvier et spécialiste des poissons fossiles. Son immigration aux États-Unis dans les années 1840 éleva du même coup le statut de l’histoire naturelle américaine. Pour la première fois, un des plus grands théoriciens européens avait trouvé suffisamment d’attrait aux États-Unis pour choisir de s’y installer. Agassiz devint aussi le principal porte-parole du polygénisme aux États-Unis. Il n’importa pas cette théorie d’Europe, mais se convertit à cette doctrine de la séparation des races en autant d’espèces distinctes après ses premiers contacts avec des Noirs américains.

Son adhésion au polygénisme découla aisément de ses méthodes de chercheur biologiste qu’il avait mises au point précédemment dans d’autres domaines. Il fut, avant tout, un créationniste ardent qui vécut assez longtemps pour rester le seul grand savant opposé à la théorie de l’évolution. Dans ses pratiques taxonomiques, Agassiz était, au plus haut degré, un « séparateur ». On peut classer les taxonomistes en deux camps : les « rassembleurs » qui s’attachent surtout aux similitudes et fusionnent les groupes présentant de petites différences en une même espèce, et les « séparateurs » qui portent leur attention sur les plus minuscules distinctions et instituent des espèces à partir des plus petites caractéristiques. Agassiz était un séparateur parmi les séparateurs. Il lui arriva de nommer trois genres de poissons fossiles d’après des dents isolées que, plus tard, un paléontologiste découvrit dans la denture d’un seul individu. Il nomma à tort, par centaines, des espèces de poissons d’eau douce en se fondant sur les particularités d’individus appartenant à une même espèce variable. Un partisan d’un « séparatisme » si intransigeant qui considérait tous les organismes comme créés, aussi peu différents soient-ils, pouvait bien être tenté de voir dans les races humaines autant de créations séparées.

Agassiz n’avait jamais vu la moindre personne de race noire en Europe. Lorsque, pour la première fois, il rencontra des Noirs, à savoir les domestiques de son hôtel à Philadelphie en 1846, il eut une réaction viscérale prononcée. Cette expérience traumatisante, associée à ses frayeurs sexuelles sur le métissage, eut apparemment une influence décisive sur ses convictions polygénistes. L’une des lettres qu’il envoya à sa mère lors de son premier voyage aux États-Unis contient ce passage d’une rare franchise:

C’est à Philadelphie que je me suis retrouvé pour la première fois en contact prolongé avec des Noirs ; tous les domestiques de mon hôtel étaient des hommes de couleur. Je peux à peine vous exprimer la pénible impression que j’ai éprouvée, d’autant que le sentiment qu’ils me donnèrent est contraire à toutes nos idées sur la confraternité du genre humain et sur l’origine unique de notre espèce. Mais la vérité avant tout. Néanmoins, je ressentis de la pitié à la vue de cette race dégradée et dégénérée et leur sort m’inspira de la compassion à la pensée qu’il s’agissait véritablement d’hommes. Cependant, il m’est impossible de refréner la sensation qu’ils ne sont pas du même sang que nous. En voyant leurs visages noirs avec leurs lèvres épaisses et leurs dents grimaçantes, la laine sur leur tête, leurs genoux fléchis, leurs mains allongées, leurs grands ongles courbes et surtout la couleur livide de leurs paumes, je ne pouvais détacher mes yeux de leurs visages afin de leur dire de s’éloigner. Et lorsqu’ils avançaient cette main hideuse vers mon assiette pour me servir, j’aurais souhaité partir et manger un morceau de pain ailleurs, plutôt que de dîner avec un tel service.

À Philadelphie, Agassiz ne passa pas tout son temps à écrire des insultes à l’encontre des domestiques noirs. Dans la même lettre à sa mère, il relate en termes enthousiastes sa visite à la collection anatomique du distingué médecin et savant de Philadelphie, Samuel George Morton : « Imaginez-vous une série de 600 crânes, en majorité d’indiens de toutes les tribus qui habitent ou ont habité jadis toute l’Amérique. Nulle part ailleurs il n’existe semblable chose. Cette collection, en elle-même, vaut le voyage en Amérique » (lettre d’Agassiz à sa mère, décembre 1846, archives de la Bibliothèque Houghton, université de Harvard)

J’ai passé plusieurs semaines de l’été 1977 à étudier les données de Morton. (Ce prétendu objectiviste publiait toutes ses données brutes. On peut en déduire sans trop se tromper comment il passa de ses mensurations de base à ses tableaux récapitulatifs.) En bref, et pour dire les choses carrément, les résumés de Morton sont un ramassis d’astuces et de tripotages de chiffres dont le seul but est de confirmer des convictions préalables. Cependant – et c’est là l’aspect le plus étonnant de cette affaire – je n’y ai repéré aucune preuve évidente de supercherie volontaire ; en vérité, si Morton avait été intellectuellement malhonnête, il n’aurait jamais publié ses données d’une manière si franche.

La taille du cerveau est en relation directe avec celle du corps : les gens de haute stature ont en règle générale un cerveau plus grand que les personnes de petite taille. Ce qui ne veut pas dire que les personnes de grande taille sont plus astucieuses que les autres – pas plus qu’on ne peut considérer les éléphants comme plus intelligents que les humains sous prétexte qu’ils ont un cerveau plus gros. Il convient donc d’apporter les corrections nécessaires selon la taille du corps. Les hommes sont en règle générale plus grands que les femmes ; en conséquence leur cerveau est plus gros. Une fois les corrections opérées, les hommes et les femmes se retrouvent avec un cerveau sensiblement égal quant à sa taille. Morton non seulement n’a pas rectifié ces différences de sexe et de taille du corps, mais encore il ne s’est pas rendu compte du rapport qui existait et que pourtant ses données proclamaient haut et fort. (Je suis amené à penser que Morton, dans son désir d’interpréter les différences de taille du cerveau comme des différences d’intelligence, ne séparait jamais ses crânes par sexe ou taille du corps – quoique ses tableaux mentionnent ces renseignements.

On peut facilement imaginer la scène telle qu’elle a pu se dérouler lorsque Morton procédait à ses mesures avec des graines de moutarde : il prend en main un crâne de Noir à la taille énorme, et donc menaçante, le remplit avec délicatesse et lui donne quelques tapes désinvoltes. Ensuite vient le tour d’un crâne de Caucasien d’une petitesse désolante, que Morton secoue avec conviction en exerçant une forte pression avec son pouce par le trou occipital. Tout cela peut fort bien s’être réalisé sans aucune motivation consciente ; l’espoir est un maître doté d’un grand pouvoir.

Morton jugea souvent bon de prendre ou de rejeter des données extrêmes de manière à harmoniser les moyennes du groupe à ses conclusions préalables. Il inclut ainsi les Incas du Pérou pour baisser la moyenne des Indiens, mais élimina les Hindous pour élever la moyenne caucasienne. Il ne publiait les chiffres des sous-groupes que lorsque ceux-ci s’accordaient aux résultats recherchés, sinon il les passait tout bonnement sous silence. C’est ainsi qu’il calcula les moyennes des sous-groupes caucasiens pour démontrer la supériorité des Teutons et des Anglo-Saxons, mais ne présenta jamais les données des sous-groupes indiens qui avaient pourtant des valeurs tout aussi élevé.

Droit d’auteur

© Gould
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